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Gay-itude dans South Park

Cet article est en ce moment publié en version synthétisée et « imagée » (c’ est bcp plus marrant et facile à lire vous verrez) ici (cliquez sur ici)

Cet article va s’ intéresser au phénomène South Park et son exploitation humoristique de ce que j’ appellerai par plaisir néologique la gay-itude (entre autres néologismes on trouvera aussi » inertique » dans la conclusion, dans le sens qui a une dynamique, mais dont la direction est peu malléable). Le sens prêté au mot sera celui de la culture ou l’ attitude gay plus ou moins explicite de certains personnages importants, la référence à certaines pratiques sexuelles, une certaine conception du corps, correspondant par analogie à l’ époque contemporaine qui assiste à ce changement social, ou parfois simplement une condescendance marquée envers la culture homosexuelle. Pour rappel, South Park est une série américaine animée à caractère trash racontant la vie de 4 camarades de classe de primaire (qui d’ ailleurs ne vieillissent pas, malgré les 15 ans qu’ ont duré la série jusqu’ ici…)dans leur petite ville natale du Colorado. Les références, les personnages, les insultes omniprésentes font souvent (presque majoritairement) appel de manière implicite ou explicite à une culture sexuelle à la fois banalisée et incontournable, inondant l’ existence de la jeune génération, marquée par ce phénomène social et médiatique de rapprochement sexuel entre personnages masculins(et plus rarement, ou plus tard dans la série en tout cas, féminins), de leurs revendications sociales,( phénomène marquant depuis les années 70 et 80 aux Etats-Unis et en Occident, après le féminisme des années 50 et 60 et la lutte contre le racisme), et des préjugés ou jugements péjoratifs entraînés par ce changement. L’ homosexualité peut être vue comme latente ou tendancieuse chez la plupart des personnages à un moment donné ou un autre (même si la plupart, dont les 4 amis de départ de la série, Eric, Stan, Kyle et Kenny ne sont pas supposés tels, on parlera donc plutôt de tendances métaphoriques), dans un contexte ou des raisons différentes, parfois opposées, ce qui d’ ailleurs en fait une série relativement tolérante et ouverte sur ce thème (comme sur tant d’ autres). South Park est avant tout une série d’ un humanisme contemporain, à la fois blasé, coloré du nihilisme et du cynisme fin du 20ème siècle. South park est gay, nous suggère le titre d’ un épisode de la saison 7. South Park incarne surtout l’ analyse sociale naturelle, « innée » ou intuitive de deux amis de fac: Craig et Matt. Je précise qu’ il ne faut rien voir d’ irrespectueux dans le choix des titres de partie par exemple, empruntés aux dialogues de la série. Je vais axer mon raisonnement sur l’ analyse d’ un épisode unique, le cinquième de la saison 6, intitulé Le veau c’ est rigolo dans la version française, qui me paraît illustrer à la fois indirectement mais très clairement la logique de cet aspect de la série; d’ ailleurs ce parallèle est bien plus évident dans la version originale, Fun with veal, qui pourrait se traduire aussi par s’ éclater avec le gay, le terme veal ayant le sens de veau, mais aussi en argot de gay… Les références aux autres épisodes vont se concentrer sur les 5 premières saisons, la série se démarquant par la suite par un regard critique sur elle-même, un effort revendiqué de s’ enrichir, se renouveler, et qu’ une analyse intégrale demanderait beaucoup plus de pages sans pour autant clarifier le propos, ni il me semble apporter quoi que ce soit d’ essentiel à l’ idée de départ de cet article. En quoi South Park est une série gay? Quel est le message sous tendu par cet emprunt culturel à priori déplacé dans une série contant l’ enfance dans un petit village de 4 amis? Par extension, qu’ apporte l’ élément sexuel dans une série dont les personnages sont des enfants? Je vais présenter le thème à travers trois personnages centraux et touchant chacun à un aspect de la gay-itude, à travers des topics différents, tout en analysant au fil du texte succinctement le contenu de l’ épisode et sa mécanique . Pour commencer, Cartman et le complexe sadique-anal, ensuite Stan et la tendance passive à l’ identification à la culture gay, enfin, Eric et le rejet social du à un caractère un peu trop efféminé.

CARTMAN, ou QUAND ÊTRE GAY TROUE LE CUL

Nous allons d’ abord nous concentrer sur le caractère d’ Eric Cartman, figure dominatrice, manipulatrice, autoritaire et sadique de la série, terriblement attachant derrière ses vices, probablement à cause de son égotisme presque naïf, parfois implicitement montré comme réponse narcissique à un environnement le percevant comme « le petit gros » trop couvé et gâté par sa mère célibataire. Il est paradoxalement le personnage le plus charismatique de la série. On peut aussi estimer qu’ il représente symboliquement la volonté d’ exploitation du mercantilisme, en effet par ses désirs et ses actes, il va continuellement chercher domination, pouvoir et argent .

Petit résumé rapide d’ abord, cet épisode raconte la visite scolaire d’ un élevage de veaux, la cruauté de leur condition avant abattage touchera les 4 amis (note: Kenny mort à la fin de la saison 5 et pour une saison entière avant sa résurrection par Jésus au dernier épisode de cette saison 6, est remplacé depuis peu par Butters au sein de la bande), et l’ enlèvement/sauvetage des veaux sera organisé par ces derniers. Ils se barricaderont ensuite avec les veaux dans la chambre de Stan, assiégés par le propriétaire du ranch, leurs parents, la police, le FBI et des journalistes. Ils seront bien entendus obligés de se rendre , mais les veaux seront sauvés, Deus ex machina, par la chute de la consommation dans tout le pays après que Cartman dans ses revendications au FBI ait réussi à faire remplacer l’ appellation « veau » par « bébé vache torturé ».

Ce dernier pourtant dès le début de l’ épisode se montre, à son accoutumée, insensible aux souffrances des autres, en l’ occurence les veaux, représentés enchaînés et affichant le fameux regard-féminin-attendrissant-style-manga popularisé par le Chat-peauté (chat-botté) de Shrek, Puss-in-boots en anglais. Alors que ses camarades sont dégoûtés, touchés par le pathétique de la scène, celui-ci exprime un « hmm il a l’ air succulent… », soulignant ses tendances psychopathe. Et cette ambivalence va se trouver illustrée la nuit même quand les 3 amis font irruption par la fenêtre de sa chambre, le surprenant en plein cauchemar, manifestement d’ abus sexuel pédophile et incestueux : »Non, Oncle Jessy, noooooooonn !!!!!!!!!! »; les terreurs nocturnes de Cartman rétablissant en quelque sorte un équilibre avec sa sensibilité, son humanité qu’ il s’ efforce de refouler à l’ état conscient. En effet, après que Stan lui ait exposé son projet de sauvetage des veaux, Cartman accepte « à condition que Kyle (sa cible préférée, entre autre à cause de ses origines juives) m’ embrasse le cul »… on voit ici le fantasme récurrent d’ Eric, qui aime par dessus tout la domination narcissique sur toutes les minorités, utiliser les gens pour une forme de masturbation égotique à leurs dépens, contre leur volonté, par chantage ou vantardise… c’ est là le sadisme Cartmanien, et la dynamique principale du personnage, son ambition majeure. Kyle s’ exécutant malgré tout après tergiversations, Cartman lâche un premier pet dans son visage (gag multiplé à outrance dans la scène, plus y’ en a plus c’ est fun pour le petit sadique narcissique), et on peut ici identifier le plaisir anal en accord avec la description freudienne du stade anal du développement de l’ enfant et de la personnalité, la découverte du pouvoir, de la rétention, des tendances sadiques liées aux conséquences de l’ application de la volonté sur les sphincters ou symboliquement sur autrui… que Freud mettait en rapport avec les figures dictatoriales.

Tout au long de la série, Cartman montrera des tendances de nature ambigue à travers cette dynamique, notamment avec Butters qui en souffrira plus tard dans la série. Kyle de son côté a trop de répondant et le seul débordement que peut se permettre Eric contre lui, même si souvent lié à une pratique sexuelle, sera de dominer la fierté de ce dernier, et revendiquer la supériorité de sa propre volonté. Par exemple Kyle au cours de l’ épisode lui balance un « ton cul faudrait surtout qu’ il fonde » auquel Cartman réplique « Bah oui, mais moi au moins, j’ ai un cul, Juif! « . On voit ici illustré le rapport sémantique entre le « cul » des insultes, le langage vulgaire, et le sphincter symbolique de l’ application de la volonté dans le stade anal… Par extension et pour approfondir l’ antisémitisme Cartmanien (qui d’ ailleurs sera caricaturé en figure Hitlérienne de manière assez régulière), on peut interpréter cela comme l’ idée que le peuple Juif, esclave d’ une tradition patriarcale par opposition à Cartman, de père inconnu, ne maîtrise pas la volonté avec la maîtrise de Cartman, qui en a fait sa source de plaisir majeure… (même sa passion pour la nourriture tient plus de la manipulation de la volonté de sa mère que du vice de gourmandise). Autre interprétation, liée à la mythique radinerie Juive, préjugé parmi son florilège d’ « armes » contre les gens, cette radinerie, qui est rétention elle aussi, est loin d’ atteindre sa propre capacité de rétention… « bataille de culs » entre Kyle et Cartman si je peux me permettre, calembour dans l’ esprit de la série… Eric développe d’ ailleurs une vision du monde en accord avec son sadisme et son besoin de supériorité, comme s’ il était dans l’ ordre des choses que tous soient soumis à sa volonté, masochistes par complémentarité. Sa haine récurrente des hippies est d’ ailleurs probablement liée à cette incapacité de les plier à un ordre ou une discipline donnée… En effet, plus tôt dans l’ épisode, Eric dit, parlant des veaux « vous voyez, peut-être qu’ au fond ils ont envie de devenir des escalopes bien tendres », réplique reprise en écho plus tard: « Jt’ avais prévenu Stan, on a empêché les veaux de devenir des escalopes et du coup on nous prend pour des saletés de hippies »… Malgré tout, Eric trouve toujours moyen d’ appliquer son sadisme ingénu, et la dérision, notamment lors de l’ évasion des veaux, où il les fait glisser sur la glace tels des palets de Curling « Je fais du veau-curling ».

Rappelons maintenant que la clé de l’ épisode est cette question, posée par Kyle: « Pourquoi on les appelle veaux quand c’ est des bébés vaches torturés? » En essayant de répondre à la question, on trouve deux grandes familles de réponse: le développement du langage ne tient pas compte des aspects moraux modernes (la réapparition du végétarisme ou du végétalisme sont récentes, liée entre autre à la découverte des cultures orientales, ou à la mode new age et aux découvertes diététiques en médecine), en l’ occurence, chez les bovidés, chaque étape de développement (taureau, boeuf, vache, veau etc…) a son appellation spécifique, d’ étymologie différente, trouvant une application dans le marché alimentaire; éventuellement une reformulation du langage adaptée à chaque apparition de critère moral pourrait sembler intéressante, mais laborieuse… La seconde famille de réponses a trait au mercantilisme, à la propagande, à la manipulation des masses, au conditionnement… des thèmes plus ou moins directement rapportables à Cartman, c’ est d’ ailleurs celui-ci qui indirectement permettra le sauvetage des veaux, il maîtrise le vocabulaire, outil de manipulation. Pour imager et en dérapant un peu on peut facilement voir derrière le mercantilisme une volonté sadique Cartmanienne du viol de la volonté des masses, qu’ il soit anal « et toc vous l’ avez dans le cul » ou oral (il s’ agit ici de ce que l’ on nous fait « gober » dans les deux sens). Ce dernier se montre en tout cas dominant en gagnant un combat perdu d’ avance pour « de simples enfants »… La scène de la négociation montre Cartman manipulant avec brio le négociateur du FBI, dérision touchant à la fois la complaisance des adultes pour les enfants, mais aussi l’ institution, cette fois celle de la réponse au terrorisme, à travers la figure d’ un technocrate du FBI qui en vient à faire livrer des armes et un missile à 4 enfants retranchés dans une chambre, en échange d’ un veau, destiné à être dûment tué et transformé en escalopes… C’ est par leur union que les enfants ont pu vaincre, car dans le cas de cet épisode, les tensions extraordinaires et presque métaphoriquement mythologiques qui ont lieu entre les protagonistes ont dépassé ce cadre fort à la fois de la série, mais aussi de la vie en communauté, pour se confronter à une absurdité d’ échelle institutionnelle. Celle-ci est montrée au final comme plus faible que l’ échelle humaine et forcément, scénaristique (la série ne pourrait avoir un tel impact avec un scénario axé sur une échelle institutionnelle, c’ est bien la force humaine et métaphorique des personnages qui fascine et dynamise tout le phénomène South Park). Maintenant que le fonctionnement implicite des tendances dans la diégèse ou la psychologie des personnages a été montrée, intéressons nous à un autre plan diégétique et au personnage de Stan, probablement le plus gay-friendly du quatuor principal.

STAN ou QUAND LA REBELLION TE TRANSFORME EN FOUFOUNE

Stan pour rappel est le personnage qui lors des premiers épisodes de la série amène le thème de l’ acceptation sociale de l’ homosexualité et de sa culture, à travers l’ épisode intitulé Une promenade folle avec Al Super Gay . Amenons maintenant son rôle dans cet épisode, en complicité avec Kyle ( j’ imagine souvent ces deux personnages comme des extensions de Greg et Matt dans la série, à tort ou raison), il est le père idéologique de cette révolte infantile contre la cruauté du système alimentaire, remplacé bientôt par Cartman, père de force de la révolte où Stan se retrouvera par la faute de ses idéaux en position de faiblesse.

Stan choisit, une fois retranché avec ses amis et les veaux impuissants, de remettre en cause les figures d’ autorité et les lois (même celles d’ un jeu pour enfant, le kit de cambriolage, toutes ces dernières impressionnant fort Butters par contraste), selon un raisonnement simple bien connu des adolescents et enfants: l’ autorité est en désaccord avec la morale, donc l’ autorité est impertinente, « injuste ». L’ exemple du kit de cambriolage avec son avertissement interdisant l’ utilisation pour de vrais cambriolage ne fait que souligner par un nouveau gag les contradictions d’ un système de lois écrites dans l’ esprit d’ une « morale » (bien que justement dépassée, donc directement reléguée au rang de puritanisme abscons) dans une société dont la dynamique est surtout mercantile (il est mal de cambrioler, mais l’ on peut vendre des kits de cambriolage aux enfants…), conflit qui trouvera sur ce point une résolution idéale à la fin de l’ épisode (la loi échouant à son rôle, c’ est la loi du marché qui rééquilibrera le conflit dès que le « sens » moral sera appliqué au langage, à la désignation du produit, car tout pouvoir tient au langage et à l’ évocation d’ images, dans la publicité comme dans le succès d’ une série.

A souligner pour le recul que la série peut prendre face à cet élan de morale infantile, la fantastique immobilité des veaux qui suit la réplique fervente et presque lyrique de Stan: « et voilà, t’ es libre, allez, enfuis-toi!!! », qui fait de manière cynique écho à la conception Cartmanienne « peut être ils sont contents de devenir de tendres escalopes ». D’ ailleurs c’ est Eric qui involontairement mène Jed le rancher, propriétaire du Ranch, à la maison de Stan : « J’ ai suivi des traces de veau-curling jusque chez vous Mme » dira-t’ il à la mère de l’ enfant. L’ esprit commun répond à l’ esprit commun, le cynisme Cartmanien répond au cynisme mercantile de Jed. La discussion qui suit entre Jed et la mère de Stan sert à justifier la prise de position morale de Stan et par là-même l’ hypocrisie des systèmes « adultes », trois en particulier ici, d’ un côté l’ éducation morale (qui s’ appuie sur de nombreuses productions d’ animation, Disney par exemple) et la complicité parents/enfants, filiation nécessaire, et de l’ autre la volonté économique, qui réduit l’ individu à un consommateur, ou enfin l’ institution policière qui ne se sent concernée que par ce qui est désigné comme « illégal » (encore cette fameuse désignation du langage comme tout puissant dans l’ organisation sociale).

La révolte de Stan à l’ autorité, qu’ elle soit de masse, institutionnelle (officier Barbrady), violente et générationnelle (la soeur de Stan) ou parentale est clé de la compréhension de cette partie; ce conflit entre une forme d’ autorité( l’ institution de l’ élevage de bovins alimentaires) se heurtant aux repères moraux acquis dans l’ enfance décide le jeune garçon à se révolter et à ne se fier qu’ à son propre jugement. Cette étape essentielle de la construction de soi est déterminante pour la construction identitaire et détermine la capacité future à remettre en cause un ordre donné. Une forme d’ autorité associée à une autre par analogie c’ est autant de nouveaux repères pris dans la jeunesse, Stan apprend à s’ écouter ( il ne sait pas encore bien faire un tri entre une source de doctrines et les idées proposées), et la capacité de rébellion se met en place, outil essentiel à tout un chacun. Elle est donc pleinement justifiée et dépasse le cadre d’ un caprice infantile.

Après les reproches faits comme justification, son « je vous merde » illustrera cette capacité d’ opposition dans une autre référence au stade anal. Et la sexualité sera ici par extension un des domaines concernés par cette liberté et cette indépendance nouvellement acquises. Les enfants s’ unissent autour de la cause de la sensibilité ( qui devient sensiblerie pathétique à l’ échelle de la population américaine, comme le montrera le jeu de l’ audimat dans la chaîne d’ informations) et de l’ empathie pour les veaux. Les sentiments devenant la cause supérieure, les désirs et l’ existence de l’ individu devenant sacrés. C’ est le schéma sociologique de ce siècle, qui mène naturellement vers le principe d’ union entre sexe identique, le principe du droit au rassemblement et à la communauté et tant d’ autres… On pourra alors à partir d’ ici les voir passer une nuit à 3 dans le lit entourés de veaux , l’ aspect « animal », bestial et tout à la fois mignon, presque féminin et fragile illustre cette tendance gay, en tout cas sexualisée. Butters étant le personnage symbolisant le mieux ce concept de « mignon » (dois-je rappeler le sens qu’ a pris ce mot à la cour après François 1er et Henri 4…) Stan se réveille à côté de celui ci: « Butters tu as le bras autour de moi » « oh excuse moi je croyais que c’ était mr pickles »… illustrant la gay-itude intrinsèque du personnage (et bien sûr de l’ enfance, l’ « innocence » que l’ on a envie de percevoir comme encore asexuée, relativement à tort comme le montrent certaines scènes de la série ainsi que de nombreuses personnes parlant de leur enfance et des manifestations de leurs attirances sexuelles), notamment par son besoin d’ affection, de reconnaissance et de cadre qui le rend prêt à accepter à peu près tout de la part de ceux qui pourraient lui en donner.

Enfin, le final dévoile la « faiblesse » qui a pris Stan durant le siège de la maison: celui-ci a attrapé une maladie grave en refusant de manger de la viande apportée en douce par la mère d’ Eric pour les aider à tenir… les tâches et plaies rougeâtres qui lui sont apparues partout sur le corps étaient de petits vagins, qui allaient « se développer jusqu’ à le transformer en foufoune géante! », selon les mots du médecin. Autrement dit pour emprunter au registre de langue populaire de la série: manger de la viande est un truc d’ homme, c’est les fiottes et les femmelettes (présence de sensiblerie dans leur caractère) qui ne mangent plus de viande sous peine de faire souffrir un animal… l’ épisode défend la cause végétarienne pour sa véracité, sa réalité, mais pas pour son hypocrisie. Je rappelle que lors d’ un épisode tardif, Fiottes , le mot « fiottes » obtient une nouvelle définition, liée non à l’ orientation sexuelle, mais à l’ appartenance à la communauté « harley davidson », montrant que le vocabulaire populaire n’ est pas toujours ce qu’ il semble montrer, et je note que dans le langage courant, les mots « pédé » ou « pute » tendent à s’ appliquer à des personnages hypocrites, mal-intentionnés, sur lesquels on ne peut pas compter, sans considération en ce sens pour leur sexe ou leur sexualité…. Pour en revenir à la symbolique de la maladie de Stan suite à son végétalisme idéaliste, notre nature reste celle de prédateurs carnivores, et pour porter un phallus c’ est probablement le prix symbolique à payer… L’ ambiguité qui se voit entre les divers préjugés, incarnés par les jeux sur le vocabulaire en tant que phénomène social, donc perceptible quasiment de manière équivalente en France et aux Etats-Unis, est un reflet de notre monde pluriel unifié par les medias et les références communes. C’ est par le biais d’ une rébellion aux ordres prédominants et abscons, au puritanisme, que l’ on rencontre et apprend à fraterniser avec cette gay-itude qui se fait symbole du droit d’ être différent, de penser son existence selon ses propres termes. Ce qui nous amène à un troisième aspect de la condition sociale de l’ individu, incarné cette fois-ci par Butters

BUTTERS ou C’EST SI DUR D’ÊTRE UNE TANTOUSE

Cette gay-itude en tant que transgression du code commun au nom de l’ identité individuelle se trouve donc justifiée, presque encouragée pourrait-on dire, mais jusqu’ à quel point? Il s’ avère que cette transgression, à la base du code trash de la série apparait nécessaire et salvatrice dans une société déjà beaucoup trop puritaine, en manque de repères, tout comme le caractère enfantin en contraste avec l’ univers des adultes le montre… Les libertés et droits élémentaires de l’ homme quant à son identité et l’ acceptation de ses pulsions élémentaires se trouvent excusées, louées, banalisées dans tous les cas. Cependant toutes les dérives ne sont pas vues avec la même tolérance sociale. On pourra se pencher rapidement sur quelques épisodes, au choix Une promenade folle avec Al Super Gay, où Stan découvre avec bonheur un centre pour animaux gays paradisiaque par l’ intermédiaire de son chien sodomite… un éléphant fait l’ amour avec un cochon, où Mr Garrison dévoilera malgré lui des penchants zoophiles, le panda du harcèlement sexuel, où l’ éducation sexuelle en maternelle atteint des sommets trash inusités (je cherche encore la définition de certaines des pratiques mentionnées…), deux hommes nus dans un jacuzzi, où les pères de Stan et Kyle se regardent se masturber, jetant dans un doute profond Randy, le père de Stan, jusqu’ à ce qu’ il apprenne que « tout le monde a déjà fait ça ou pire »,Cartman s’ inscrit à la NAMBLA, où Cartman à la recherche d’ amis plus matures devient la mascotte de pédophiles et jettera ses amis « dans la gueule du loup » malgré lui… (et clin d’ oeil politique, c’ est le pauvre de la série, le père de Kenny, qui se fera violer par l’ équipe au complet de cette association de revendication aux droits pédophiles) avant l’ arrestation du groupe et les accusations révoltées de Stan « mais putain vous faites l’ amour à DES ENFANTS!!! »,l’ engin, où Mr Garrison invente un moyen de transport ultra-rapide et le fait commercialiser avec des commandes buccales et anales avant que quelqu’ un ait la bonne idée de lui demander si on ne pouvait pas avoir des commandes manuelles classiques… ou l’ épisode de Butters, où celui-ci découvre que son père fréquente des clubs gays et provoque une crise dans le couple de ses parents puis disparaît (avant de se faire enchaîner à la cave et nourri d’ êtres humains fraîchement tués parceque ses parents croient qu’ il est un zombie…) La série se permet donc d’ aborder librement divers aspects de ce que l’ on appelle communément « homosexualité », dans les débats sociaux ainsi ouverts, ainsi qu’ un certain nombre de pratiques sexuelles hardcore (en passant par la pédophilie illustrée par l’ épisode sur la NAMBLA, la North American Man Boy Love Association, ou la scatophilie, références entre autres dans des épisodes comme Comment manger avec son cul, La photo ou Le panda du harcèlement sexuel et la pratique appelée « le vilain Mr Sanchez », qui consiste à étaler des excréments sur la lèvre supérieure pour faire moustache…)

C’ est ici que le personnage de Butters me paraît intéressant à aborder. Butters, autre figure importante du discours touchant à la gay-itude dans South Park est un chétif, mignon et candide petit garçon, extrêmement impressionnable et malléable. Bien entendu, il sera un complémentaire de Cartman pendant quelques épisodes, en tant que souffre-douleur idéal. Il se montre une victime parfaite, même dormant avec un sourire angélique et quelques excréments de Cartman en moustache. D’ ailleurs il gardera toute sa candeur et son ignorance quelques saisons plus tard dans La photo quand les facéties de Cartman forceront ses parents à l’ envoyer dans un centre chrétien de reconditionnement pour « bi-curieux » et jusqu’ au bout ignorera la signification de ce qui lui arrive pour les adultes l’ entourant… Mais il s’ avérera qu’ il est trop faible justement, une victime trop facile en quelque sorte pour stimuler longtemps Eric par ses malheurs… Et peut être surtout extrêmement compromettant socialement pour le sadisme et les tendances extrêmes d’ Eric. Dans cet épisode, Butters(dont la réplique à son père est très expressive) est le personnage qui a besoin de passer d’ une figure d’ autorité à une autre, il n’ exprime pas son désir, mais celui de quelqu’ un d’ autre, il est celui qui se libère où on lui dit de le faire, complémentaire de la position de Cartman, mais bien trop infidèle par la nature de son conditionnement.

Il est naturellement beaucoup plus ouvert à Stan et Kyle et leur apparence de stabilité et d’ équilibre, de « normalité ». Par exemple, Butters revient à un moment donné avec une machine pour muscler les veaux (anémiés par l’ enchainement et incapables de se déplacer tous seuls), qui se révèle être un « calf exerciser« , de Suzanne Somers, personnalité télévisée connue entre autres pour son rôle dans la sitcom Notre belle famille en France, mais aussi pour ses livres de régimes ou de santé aux Etats-Unis, je passe sur le visible parallèle entre les veaux anémiés et les spectateurs de la télévision, pour montrer le calembour intraduisible en français, calf, le muscle du mollet, et calf, le petit d’ un animal, très souvent, le veau. Le gag n’ a pas une place diégétique essentielle, et le calembour, comme la métaphore satirique se contenteront d’ un rôle d’ écho dans la problématique sociale posée par l’ épisode, mais c’ est bien le personnage de Butters par contraste aux autres qui fait le ressort comique de la scène. D’ ailleurs, Butters, personnage « faible » et manipulable par excellence est celui qui dans sa naïveté apporte cet instrument de la culture du corps, autre aspect véhiculé entre autres par la culture gay… Montrant les travers d’ un phénomène de mode exploité par le mercantilisme.

L’ épisode suivant trouve une réponse à celui-ci, Butters se fait éjecter du groupe, son attitude traduisant un manque de caractère, le fait qu’ il soit prêt à tout pour être leur ami (même à aller chercher des tampons périodiques pour eux ou passer à la télé avec des couilles au menton, manifestement une image évoquant la fellation…). Cela marque le caractère de la « tafiole » type, l’ imagerie négative mise souvent en avant par l’ homophobie, dans le sens de celui qui ne se conduit pas « comme un homme ». La raison pour laquelle Butters se fait jeter est qu’ il est trop « nul », proposant par exemple comme « activité marrante » de « manger des gâteaux »… Pour un groupe d’ enfants aux prises avec des thématiques sociales fortes et extrêmes, inondés de sexualité, de violence (South Park est la seule série tuant un enfant par épisode à ma connaissance… le fabuleux Kenny, « fils de pauvre »), de mercantilisme, on peut comprendre le caractère choquant de cette proposition que l’ on pourrait croire très innocente… et qui pourtant ne l’ est pas. Butters se présente ici comme l’ enfant mâle qui veut jouer à la dînette, et ce sans se cacher…Au final ce jugement à priori subjectif illustre bien ce que la perception générale de l’ homosexuel au sens « pédé » est… il est trop doux, trop soft, trop nuancé, trop féminin, trop discret ou trop sans fierté, trop « nul » en bref, « naze », décalé par rapport à cette image de virilité que poursuivent les enfants dans leur construction identitaire… c’ est celui qui va sortir quelquechose marqué d’ une vision adoucie de « l’ amusant », trop féminine, ou plus simplement, « pas assez », et on touche ici clairement au rejet social. Ce qui contraste très fortement avec la gay-itude propre à Eric, bien que parfois ce dernier soit surpris en pleine scène de dînette ou de « jouer à Britney Spears », pour cela il se cache, et l’ excessivité sadique d’ Eric fait qu’ il reste fun, assez « cool » pour traîner avec, et occasionner de grands et déchirants combats humains. Butters lui est souvent condamné à suivre, ou à subir ce que les autres dans leur jeu provoquent, il est trop gentil… Et cliché des clichés, celui-ci deviendra pour se venger Mr Chaos, un super méchant, en collants, pâle copie du mégalomane Magneto des X-men, en schéma de l’ homme frustré et rejeté qui se tourne vers le mal pour finalement obtenir l’ attention qu’ il recherchait, un refoulé affectif… Une forme d’ écho aussi au personnage du maître d’ école qui cristallisera la recherche d ‘ identité sexuelle, Mr, alias Mme Garrison, l’ éternel refoulé, sorte de figure du juif errant à travers diverses identités sexuelles, d’ abord gay refoulé, ensuite transsexuel homophobe et enfin lesbienne…

Butters n’ a pas non plus le recul intellectuel et donc l’ accès au statut idéologique que peuvent avoir Stan, Kyle, Eric, ou même Kenny, il est défini par son contact direct avec les émotions. Pour exemple, le programme d’ informations rapportant la « prise de veaux en otages » manque d’ audimat car trop ennuyeuse et se retrouve coupée par quelque chose qui fera « l’ unanimité », petits chiens du monde entier, et on voit des images de chiots jouant sur fond musical pathétique… Cet intermède dans la diégèse permet de pointer la dynamique abrutissante des chaînes de télévision, contrastant la gravité et la réalité de ce qui se passe dans la maison de Stan avec l’ imagerie animalière sympathique, légère, et, on le perçoit beaucoup mieux dans un tel contexte, profondément cynique si l’ on a un peu de recul par rapport à l’ image (ce qui est le cas de la production d’ une série animée)… Butters sera le seul à ne pas rationaliser ce contraste et à se prendre à l’ imagerie offerte, pour se réveiller le matin un bras autour de Stan…

Cet épisode nous a donc offert 3 manières différentes d’ aborder la gay-itude de South Park, thème largement décliné sur des tons divers au cours des 15 saisons (pour l’ instant) de la série. Outre la critique sociale et le simple écho à une culture en vogue à notre époque, notamment à travers la démocratie et la libération des droits de l’ individu à dépasser une norme traditionnelle, la série nous offre une vision riche, humaine, de tout ce que l’ on peut désigner par insulte ou par langage politiquement correct « l’ homosexualité ». Le rapport à l’ enfance permet entre autre de contraster tout ce que la société peut montrer de choquant pour minimiser les préjugés que l’ on peut avoir contre la revendication ouverte de rapports sexuels et affectifs entre même sexe, et c’ est là un point nécessaire, car au delà, on trouve surtout la nature affective de l’ individu, et ses tribulations, ses doutes, ses besoins souvent irraisonnés, ou considérés comme tels. La porte vers la révélation homosexuelle peut être ici narcissique, sadique, métaphorique, affective, ou intellectuelle. C’ est d’ ailleurs souvent par ce biais intellectuel (beaucoup plus que par le biais affectif, souvent stigmatisé comme pathétique, par le dessin ou la musique, essentielle, de la série) que la gay-itude s’ ouvre, et que le raisonnement la justifie ou l’excuse jusqu’ à un certain point, car c’ est un thème envisagé de manière très large, incluant les dérives taboues ou illégales… C ‘est entre autre pourquoi cette gay-itude se trouve souvent appréciée dans la société, par le biais d’ un humour subversif et critique qui est intellectuellement partageable par tous et stimulant pour tous. Sans être une série Gay donc à proprement parler, South Park nous propose une éthique globale qui n’ a que faire des à prioris liés aux moeurs, mais se concentre sur la mise en évidence des absurdités de la condition de l’ homme dans sa société par le biais des outils contemporains qui lui sont disponibles. La gay-itude sert donc souvent, sur fond de libération affective, parfois plus crûment, d’outil satirique profondément humain, des métaphores nourries aux aspects subversifs de la contemporanéité pour nourrir le comique – ressort classique pour une grande majorité d’ « histoires drôles », souvent sexualisées – et une tolérance large pour nourrir la morale hédonique dont les spectateurs ont besoin pour se sentir bien… Dans cette tension de fait entre la dénonciation des dérives du mercantilisme et la production d’ une série animée jouant systématiquement la carte du graveleux on ne sait que penser. On pourrait presque dire en voyant le fond social du discours de la série et ses dénonciations des puritanismes classiques (eux-mêmes utilisant sous couvert moraliste une sexualisation « mercantile… » bien plus pernicieuse que des dialogues et des situations vulgaires, cf les épisodes fabuleux sur Disney ou le rock chrétien…) que l’ attrait général pour le sexe que l’ on dénote dans l’ évolution des culture populaires est, au delà d’ un phénomène d’ évolution des représentations poussé par une industrie exploitant systématiquement l’ humain et son corps, symptomatique à la fois d’ une difficulté ressentie à parler de soi et de son rapport avec les autres, mais aussi d’ un désir de rapprochement, de confrontation à l’ autre et à ses propres pratiques. Ses propres vécus, parfois traumatiques. Sexualiser à outrance permettrait en fait en filigrane d’ aborder un discours dépossédé de certains tabous « barrière » dans le langage, la communication ou l’ échange. En cela South Park décrit, décortique la société et rassure le spectateur sur lui-même en montrant les abus de phénomènes sociaux d’ envergure qu’ il a par ailleurs déjà identifié, mais qui sont noyés dans des discours moralisateurs empreints de contradictions. L’ humour noir et pervers de beaucoup de situations pourrait au fond n’ être que le reflet satirique d’ un puritanisme couvrant un fonctionnement social extrêmement violent et cynique. Paradoxalement pour une série décriée pour sa vulgarité, elle sensibilise aux fonctionnements du verbe et aux détours de la langue, aux phénomènes de « mise au pilori » de l’ individu ou aux dynamiques de masse niant l’ individu. La série se concentre particulièrement, et avec un peu de douleur parfois sur les travers hypocrites et inertiques de l’ homme, car la plupart du temps, comme le soulignera Kyle, on dira « on a appris ceci et cela » à la fin de l’ épisode, mais au fond tout recommencera…

1 Comment

  1. Trop peu de commentaires pour un article de cette qualité… Dommage !

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