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Libérer le lexique

Libérer le lexique

      Ici, je voudrais exprimer un besoin. Non pas un besoin personnel, bien que cela ait souvent été le cas,mais un besoin universel, dépassant très probablement le cadre de la langue française. Il s’ agit du besoin de réunifier la langue avec l’ individu. En libérant le recours aux néologismes, aux associations de sens, d’ images, en jouant avec la syntaxe, en réinventant un lexique. Cette démarche, tous les linguistes le savent, est naturelle à l’ échelle de l’ individu, par contre l’ organisation d’ un lexique sémantique par la langue est moins évident. On trouve de nombreux cas où : un, simplement le lexique manque, deux, la polysémie autour d’ un mot ou d’ un concept souvent employés à tort et à raison sur une longue période de temps et dans des milieux culturels assez diversifiés en perturbe la compréhension, exemple: dans le domaine des réflexions phénoménologiques, de l’ exploration de ses « êtres » émotionnels ou conceptuels, combien de fois ai-je été obligé d’ avoir recours à des images, des métaphores, des histoires pour expliquer quelquechose d’ exprimable par un mot, simple, qui n’ existe pas encore, ou plus. Un ou deux exemples de mots « trop » polysémiques pour leur rôle conceptuel unique: amour, amitié, mort, confiance, honnêteté, jeu, liberté, art, musique… Au final, pour comparer ses idées à celles de quelqu’ un qui soit volontaire pour le même exercice, des discussions de plusieurs heures pourrraient être ramenées à quelques minutes. La citation des travaux de tel ou tel chercheur, philosophe, scientifique, écrivain jouant ce rôle entre personnes partageant une éducation familière et « poussée » joue ce rôle dans la convention pratique. Mais ce n’ est pas le cas de l’ universel. Prenons un autre exemple: ici un sujet à la fois assez connu et complexe pour trouver un terrain facilement défrichable, et qui illustre de plus les problèmes liés à extraire une citation de son contexte: Barthes écrivait en 64 : l’écriture ou le texte « libère une activité que l’on pourrait appeler contre-théologique, proprement révolutionnaire, car refuser d’arrêter le sens, c’est finalement refuser Dieu et ses hypostases, la raison, la science, la loi » . On parle dans ce contexte de la nouvelle positon critique de la « mort de l’ auteur », afin de poser les distances avec une culture scolaire ramenant systématiqement le sens d’ une oeuvre à ce que la vie de l’ auteur et son intention présumée nous en apprennent. Le sens de lecture devenant alors limité, et ne respectant plus la richesse du texte en tant que tel. Ce sacrifice métaphorique est on le comprend utile à l’ épanouissement de la littérature, et au fond l’ auteur ne s’ est jamais mieux porté que depuis sa mort, c’ est à dire sa possibilité reconnue à être ce qu’ il n’ est pas, à disparaître derrière les lignes de son texte pour devenir le concept qu’ il entend être. Et le lecteur a enfin le droit de lire entre les lignes ce qui lui chante, ce qu’ il sent – comme le dit Barthes « la mort de l’ auteur est le prix de l’ avènement du lecteur » -plus de « complexes » face au texte, vivant et exprimant par lui même. La richesse des sens possibles est enfin reconnue. Et c’ est pour exprimer cela qu’ il utilise ce vocabulaire morbide. Le mot Dieu ici est associé à la culture de l’ empire catholique, d’ une institution religieuse précise, on fonctionne par associations historiques, qui n’ ont de sens qu’ en connaissance de cette culture précise. Dieu en tant que concept universel, créateur de toutes choses, donc lui-même forcément chantre de la polysémie/polyrythmie la plus complexe jamais réalisée, n’ est pas entendu dans le mot. L’ auteur, en tant qu’ esprit livré aux errances du texte, de la langue, explorant l’ univers via l’ outil toujours polysémique des mots n’ est pas entendu. Donc dans cette situation, comme dans des milliers d’ autres, on se trouve face à un choix: ou bien devenir « érudit » et s’ approprier la culture particulière en question afin de comprendre les références, temps immense, même si facilité par les technologies et les ouvrages critiques. Ou alors reconsidérer le vocabulaire, soit par une nouvelle approche épistémologique et déontologique de la langue. A mon sens ce n’ est pas la démarche qui permettra de débloquer au maximum les inconvénients pratiques, malgré des améliorations évidentes – la polysémie intrinsèque de la langue, et le relativisme nécessaire à toute définition d’ idée ou de concept ayant raison des meilleures volontés. Soit créer des mots, débloquer le langage au sein de ses limites, ajouter l’ adjectif, le nom, l’ adverbe ou le verbe qui manque à la famille d’ un mot. On trouve dans divers medias cette proposition de base, illustrée par exemple dans le film Sans issue, où les parents ayant perdu leur fils dans un assassinat en viennent à s’ interroger sur l’ absence de mot désignant les « orphelins d’ enfants ». Poétiser la langue non pas pour la fondre dans une subjectivité effaçant le sens, mais pour utiliser l’ outil élevé au rang de science qu’ est la métaphore. Penser enfin sa langue, et lui donner l’ envergure nécessaire à l’ épanouissement de notre pensée. La langue n’ est pas censée être une limite mais un outil, perfectionnons-le, comme nos idées, notre vie, notre recul sur les choses est perfectible. Enfin pour faciliter une compréhension intuitive, privilégier les rapports aux concepts absolus plutôt qu’ historiques et culturels, c’ est ce que j’ entendais par nouvelle approche éthique et déontologique, épistémologique de la langue. Ce culte de la culture unique de référence remonte en effet à une période qui précède cette « mort de l’ auteur »… Ca participe du cloisonnement des savoirs et des couches sociales, de l’ éloignement des moins favorisés par la culture unique aux véritables savoirs, de cette rébellion contre l’ intellectualité et la philosophie, et d’ un abrutissement des populations conforté par les medias du « réalisme ». Beaucoup de phénomènes culturels débouchant sur violence, incompréhension ou polémiques sont simplement imputables à ces emplois particuliers et donc compris de manière différente par divers partis. Ne parlez pas de la mort de Dieu à un chrétien ou un croyant, pourtant, le concept nietzchéen peut être entendu par tous, et ce malgré la croyance en une forme d’ organisation supérieure à notre compréhension.Choquer est une chose, et l’ on va utiliser pour cela un lexique pour sa connotation culturelle, expliquer une démarche de provocation et plus exclusivement le libellé de départ en est une autre. Et les deux sont nécessaires, pour rendre à la communication son but de communication. L’ emploi des mots dans un contexte d’ éducation historique demande toujours éclaircissement et explication référentielle, culturelle. Peut être pouvons-nous encore simplifier cette démarche, rendre une logique plus « universalisante », « intuitive » en tout cas au parler et à l’ écrit « scientifique ».

2 Comments

  1. Je suis sensible à l’idée que tu dégages ici , et que je cite, ci-dessous :

    « Poétiser la langue non pas pour la fondre dans une subjectivité effaçant le sens, mais pour utiliser l’outil élevé au rang de science qu’est la métaphore. Penser enfin sa langue, et lui donner l’ envergure nécessaire à l’ épanouissement de notre pensée. »

    Mais je me demande dans quelle mesure elle pourrait être concrétisée ? Les différences de perception -individuelles et collectives-; les convictions sincères de la plus juste acception ; les égocentrismes ; le décalage enfin entre les pratiques novatrices et la reconnaissance théorique ; …ne nient-ils pas tout espoir d’épurement de la langue?

  2. Je réponds rapidement et avec beaucoup de retard à cette question pertinente. Tout d’ abord je nuance l’ idée d’ épuration, car ce n’ est pas directement mon propos, les richesses de registres sont à conserver voire à encore enrichir. Le lexique académique même si il est rarement « intuitif » a ses mérites son histoire et son rôle tant qu’ un milieu prescriptif et académique existera. Ma suggestion n’ est pas la prescription mais la poétisation. Les différences de perception ne sont donc plus vraiment un obstacle. Les lexiques s’ interpénètrent avec l’ usage social. Les convictions sincères de la plus juste acceptation non plus. (on peut avoir des centaines de variantes pour exprimer une idée ou une image…) Les égocentrismes comme les pratiques novatrices enrichissent la langue, quant à la reconnaissance théorique son effet négatif est cette sensation « de ne pas savoir » pour les individus moins éduqués,d’ être dépossédé de la langue, ce qui est très grave et profondément à l’ opposé de tout but linguistique, fut-il prescriptif…( ce qui en soi est une première aberration… prescrire l’ usage d’ une langue…) La langue n’ en sera que plus riche et plus vivante libérée de cette « barrière » d’ emploi, surtout si l’ utilisation des diverses images passe par des chemins intuitifs différents (ex: tabasser quelqu’ un (légèrement familier) peut devenir « fumer derrière les cyprès » (origine « je danse le mia » du groupe Iam), imaginaire plus « bd », tas de chair fumante, la référence botanique colore « régionalement » l’ image, voire peut faire penser à un cimetière…, on peut aussi trouver « passer au fil de l’ épée » référence à un imaginaire historicisé car disparu… ou enfin « faire voir 36 chandelles » à la fois historicisé, familiarisé et humoricisé (exemple de néologisme strictement dicté par l’ emploi…)… penser à ces diverses expressions ne fait pas utiliser l’ esprit exactement de la même manière et c’ est l’ intérêt je pense d’ une langue riche: faire utiliser le maximum de chemins associatifs à l’ esprit, indirectement je suis certain que cela enrichit l’ imagination et l’ individu… Une forme d’ éveil de l’ esprit par l’ emploi de la langue.

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