Michel Jamot Site Officiel, critiques d'arts, créations, littérature, musique, cinéma, photographie, arts graphiques, BD…

Critique de chanson: Centerfolds de Placebo

Traduction

Allons Balthazar, je refuse de te laisser mourir

Allons étoile chue, je refuse de te laisser mourir,

 

Parceque c’ est mal, et que j’ ai attendu bien trop longtemps,

C’ est mal, j’ ai attendu bien trop longtemps,

Pour que tu sois (X3) mien(ne).

Pour que tu sois à moi, à moi. (refrainX3)

 

Tous ces centres d’ attention que tu ne peux te permettre

Ont longtemps depuis rendu leur dernier au revoir

Tous ces centres d’ intérêts que tu ne peux atteindre

Tu as depuis longtemps depuis fondu loin de leurs yeux.

 

Alors sois mien(ne) (X2)

Centerfolds: approche critique

    Un petit article sur le caractère cinématographique de la musique de Placebo. Le groupe n’ a eu de cesse de se présenter accompagné d’ un puissant imaginaire de la représentation de soi, de l’ identité. Toutefois cette dynamique est différente de ce qu’ utilise par exemple Kery James, se donnant depuis 2001 comme un sacrifice, incarnant une forme d’ exemple pour des générations au croisement de l’ acceptation par un pays, la France, ou par une communauté. Placebo orienterait cette problématique identitaire vers une acceptation par soi. A travers cette problématique, le groupe présente selon moi une forte dimension cinématographique, narrative et conceptuelle, peut-être, peut-on imaginer, à cause du passif de Brian Molko, étudiant dans une école dramatique avant de rentrer chez lui et de retrouver son ami Steve Hewitt et de rencontrer Stefan Olsdal qui prendra la basse dans un projet de groupe qui traînait sans vraiment s’ affirmer dans son potentiel. Placebo se formera alors sur les cendres des espoirs de Molko en tant qu’ acteur. Forme de Placebo artistique peut-être.
Le sujet sera ici la chanson Centerfolds, traduisible par Centres d’ intérêts, dernière piste de l’ album Sleeping with ghosts ( Dormir avec des esprits ou Coucher avec des fantômes ). Suivant le célèbre Protect me from what i want, souvent interprété en version française, seul titre officiel ainsi chanté dans notre langue à ma connaissance (l’ autre chanson en français est loin d’ être officielle, même si le public ado l’ a beaucoup faite tourner), Centerfolds se voit ainsi approfondie par ce lien entre le désir, donc les besoins de l’ identité, incarné par la langue française, et le doute, voire le danger, probablement face à l’ image projetée; ce qu’ on fait est ce qu’ on est, et ce qu’ on est peut nous mettre en danger socialement. La chanson s’ ouvre sur quelques accords plaqués au clavier dans les aigus, avec une double voix, la partie mediums passant pour introduire le premier couplet un arpège noire par noire, et la note aigue à l’ octave supérieure servant de repère mesure par mesure aux temps forts du binaire. Les deux parties ont manifestement subi un traitement post production différent, la partie aigue bénéficiant notamment d’ un sustain (durée de note) beaucoup plus clair, accentué d’ une reverb (profondeur de note apparenté à l’ effet que produit un espace clos et lisse sur les sons, comme la douche, mais différent de l’ echo) élégante. Cette structure sonore, en mineur, a l’ avantage de rappeler une tendance supérieure comme leitmotiv (cette note aigue ne changera pas durant la séquence harmonique) symbolisant en quelque sorte l’ aspiration spirituelle symbolisée par ces images de stars déchues. La partie medium suivant une sorte de structure matérielle changeante dans son pattern rythmique au fil des occurences de la séquence harmonique principale, peut évoquer le rythme du quotidien terrestre, au fond, malgré son rôle réaliste, inférieur en terme de fréquence vibratoire, et restant totalement soumis aux aspirations supérieures de l’ imaginaire. Une approche que l’ on pourrait rapprocher de la phénoménologie selon Husserl, ou peut-être plus encore Maldiney.
La section « for you to be » est répétée, avec la voix aigue surplombant sur chaque temps la note medium, renvoyant à la force absolue de l’ imaginaire dans un instant d’ attente, et de fusion, d’ identification – car il s’ agit bien du verbe « être » qui est ainsi suspendu dans l’ univers spatial sonore comparable à l’ espace car relativement vide et profond – à l’ image désirée. Bien entendu penser aux actrices américaines des grands films des années 40 à 60 renvoie au travestisme de Brian Molko, probablement le chanteur le plus androgyne de la génération 90-2000. Je ne peux ici m’ empêcher de penser à Tim Burton et à son fantastique et étrange Ed Wood, film sur le réalisateur « le plus raté de l’ histoire du cinéma » homonyme des années 40-50. Lorsqu’ enfin le complément d’ objet survient, « à moi », l’ arpège se résoud dans sa position la plus stable, celle du premier couplet.
La tension harmonique suit un cheminement légèrement différent, avec l’ usage d’ arpèges diminués, à la couleur « inquiétante » qui commence lors de la mention du « mal » et se résoud de même sur la possession par l’ auteur de ces images « centres d’ attentions », mise en abîme de son propre chemin de « star », subordonné directement à sa fascination pour les figures médiatiques du cinéma en noir et blanc. La seconde tension apparaît avec l’ occurence du mot « long » – contrastant cette fois avec le « mal » ou plus exactement « faux » qui harmoniquement est stable et prend sa place naturelle dans le monde dans lequel nous vivons – incarnant ce temps, mystérieux, étrange, qui permet à la fois la fascination, le rapprochement imaginaire, mais aussi la frontière infranchissable, « inatteignable » qui le sépare de l’ objet. Cette fois-ci, ce n’ est pas le complément d’ objet possessif qui se fait entendre, mais le refrain, annoncé sur une mesure par un son de guitare « venant du fond de soi » car privé d’ attaque. Le volume apparait simplement en crescendo, appuyé par les « power chords » en quinte saturés et modulées par un phaser – incarnant cette tension devenue dramatique et centrale entre le réel et l’ imaginaire – eux-mêmes nuancés d’ une couleur solennelle et temporelle (ici, c’ est le temps, donc le déroulement du réel plus que l’ action de l’ imaginaire qui est rendue étrange) rendu par un son de cloche complétant l’ harmonie de l’ accord. Le morceau s’ achève sur une tension filée entre cette guitare saturée de soutien, encore « victime » de son phaser, modulant légèrement de fréquence – de plus en plus évidemment au fur et à mesure que le sustain va decrescendo, un très léger larsen sublime la vibration matérielle en tension supérieure – et la sixte mineure, au timbre flottant, qui reste en suspens sans jamais se résoudre naturellement sur la quinte, laissant la question fondamentale du temps et des imaginaires humains se poursuivre « ad libitum » dans le monde du silence, celui que notre temps de consommateur de pistes d’ albums ne permettra jamais d’ atteindre…
Ce jeu sur les images, à peine suggérées par le texte, et un fond sonore abstrait tout en restant dans les règles mélodiques de la musique tonale et « pop rock » formulent selon moi une forme de voyage à travers le temps, les émotions et les images qu’ elles font naïtre dans l’ imaginaire. Cette alliance du temps et des images est ce qui fait le cinéma, agrémenté pour plus de clarté d’ une forme de mise en abîme, via le sujet de la chanson. Le trouble identitaire créé se rapporte justement au trouble identitaire projeté par le film sur la toile, celui de l’ identification à une image extraite de son contexte dans cette forme d’ antithèse temporelle qu’ est le cinéma.

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