Michel Jamot Site Officiel, critiques d'arts, créations, littérature, musique, cinéma, photographie, arts graphiques, BD…
Non classé

Une opinion confortable

 

Une opinion confortable

 

 

       Une opinion confortable, plus confortable que la réalité. Voici un petit article de simple observation éthique. Cela commence, pour plus de clarté, par une petite histoire, calquable sur autant de variations qu’ il y a de situations et d’ êtres. Il y a un homme. Cet homme a quelques facteurs identitaires visant à sa marginalité. Un, il est intelligent, analytique, investigateur. Deux, il a des qualités artistiques, imaginatives qui lui permettent de conceptualiser de manière différente, peut-être plus riche, « innovante » que ce que les repères habituels de sa société partagent. Trois, et cela dépend presque autant des deux premiers que de sa situation sociale durant l’ enfance, il a été initié très tôt et de manière particulièrement décisive, marquante, à la marginalité. La marginalité donne lieu à la solitude. Mais une solitude dans cette situation pensée, intellectualisée, étudiée dans chaque aspect de ce que présente la vie. Dès lors alors sa survie intellectuelle, mentale, et physique il s’ entend, dépendent d’ un recul maintenu selon ces mêmes critères avec la convention. Les conventions. L’ ordre des choses lui a offert une place en décalage des cases « convenues »,  il doit donc se trouver une place. Pour des raisons éthiques, car il a entendu très tôt les discours concernant les valeurs qui font l’ homme, comme pour de simples raisons de construction identitaire, il ne s’ identifiera pas aux cases déjà existantes, ça ne sert à rien d’ imiter ce que l’ on ne sera jamais. Ca serait mentir, se mentir. Et l’ amour, de ceux qui l’ entourent, des repères qu’ il a eu l’ honneur d’ apprendre, font que ce serait aussi mentir aux autres, à sa vie, son existence. Ne pas trahir. On a donc un profil déjà d’ homme de valeur, incarnant les valeurs attendues d’ un militaire, mais avec une incapacité liée à ses propres capacités, de rentrer dans cette case « armée », et ses conventions. Ses obéissances à un tiers, à une institution. Son développement sera pacifique. Ses figures idéalisées seront plus facilement Gandhi ou Jésus que Napoléon ou tout autre homme politique incarnant la conquête. Toujours parceque sa finesse d’ observation et sa sensibilité universalisante repoussent la violence dans une case « dangereuse », incarnant un cercle vicieux, une piste de dominos qu’ il est vain, ou « final » de toucher. Des films violents il retiendra les valeurs, la force, la discipline. Et l’ errance du vide, de la solitude. La naissance de la pression, puis sa conquête sur le soi. La violence restera une récréation artistique, et si quelques tentatives infantiles, ne demeurera pas une source de bien-être de compensation quand appliquée sur un tiers. Il sera sensible au mythe de l’ amour, du couple. Dans la série de repères socio-culturels offerts, il sait déjà qu’ il sera sa rédemption, sa porte de retour vers une humanité dont il a autant vécu l’ appartenance que la marginalité. Sa sensibilité universalisante porte aux nues cette valeur amoureuse de la confiance, de la cellule humaine préservée. Je suis pour toi, tu es pour moi. C’ est ce que l’ appartenance au genre humain ne lui a pas offert jusqu’ ici. Compromissions, malaises, mensonge, rejets, violence, douleur, tristesse, désespoir, colère, déchéance, condamnation, dépendance. Il a vu et compris ce que la moindre sensation de marginalité, de différence offre et promet sur sa route. Mais il sait aussi que ses valeurs font de lui ce qu’ il est. Dès lors, il sera différent, soit, mais comme les autres autant que possible. Rechercher l’ attention, oui, mais justifiée, gagnée, provoquée, maîtrisée en un mot. Ou au contraire, ne pas avoir d’ attention spéciale. Rester autant que possible seul, pour ne pas trahir, ni ce qu’ il cache, ni ces valeurs qui lui servent de repère, d’ identité. La douleur et la violence intensive font perdre pied à n’ importe qui, mais dans ce cas, il a été préservé suffisamment, un jardin secret a été conservé, et il trouve encore une place consciente dans l’ identité et le rapport au réel. Il évite les gros cas sociaux, les névrotiques évidents, ceux qui de toute façon ont « perdu pied », les mise en scène naïves des gens ordinaires ne fonctionnant que sur des repères qui pour lui sont définitivement « hors de portée ». Il cherche à se préserver, à faire sa voie, tout en gardant une forme de double jeu. De double je. Obligatoire dans cette situation on l’ a vu et expliqué. Il a ce qu’ on appelle une carapace sociale. Et derrière cette carapace sociale se développe une seconde carapace, inconsciente elle, celle qui n’ a pas pu tenir compte des facteurs non-maîtrisés. Et l’ existence en offre comme on le sait une certaine multitude. Il développe en tout cas cette forme d’ illusion de maîtrise sur une certaine quantité des facteurs existentiels, pour mieux être floué sur les autres avec le temps qui passe sur les identités qu’ il se construit. Le double je se transforme alors en multiple je. Et toujours ces valeurs feront un lien entre tous, cherchant une réalité, une vérité et son medium de communication, afin de trouver sa place. Un jour, il tombe amoureux. Enfin. Il voit quelqu’ un avec qui la carapace sociale pourrait tomber, et avec qui il pourrait enfin créer cette cellule humaine, l’ « âme soeur ». Bien entendu, il est bizarre. Il est solitaire. Il est extravagant et sait jouer divers rôles. Il incarne plusieurs vérités. Il a la sensation de pouvoir les incarner toutes et les marier, pour lui il n’ y a pas de bizarrerie à ça. C’ est un peu comme la sensation de savoir manger, ou marcher. Elle aussi est étrange, et pure. Il voit dans une forme de libération artistique ou identitaire, un profil un tant soit peu « écorché » ou « paumé » une pureté qui lui fait écho, qui lui garantit qu’ il ne sera pas mis en marge. Du moins le croit-il. Il aime cela. Il n’ a pas d’ amour spécifique pour les conventions, ayant déjà l’ impression de leur avoir échappé pour échapper à « la mort ». Il vit, et c’ est donc une célébration. Ou une douleur, c’ est selon, c’ est évident. Mais la différence assumée, vécue librement est belle. Un des facteurs non-maîtrisés, c’ est l’ apparence. L’ effet créé sur les autres par l’ image que l’ on présente. Il a toujours pensé « vécu » pas vraiment « manipulation » et « influence ». Il n’ a que des bases mal dégrossies, et c’ est une des vérités qui va lui manquer. Les vérités sociales. Celles qui ne sont pas de l’ ordre de l’ individu et de ses vérités, de la fiction, de Disney et des valeurs « idéales » et autres utopies « senties » au fond de soi. La confrontation au réel va se passer encore mal. Cette « cellule » humaine ne va pas survivre. Parcequ’ il est bizarre. Extravagant. Parcequ’ il est différent, « torturé », « compliqué ». En effet il n’ a guère de buts conventionnels. Autant dire alors ici pas de but. Progresser et grandir en humanité n’ est pas un but reconnu, ni validé par une quelconque institution ou enseignement officialisé. Il n’ y a pas de débouché professionnel dans cette branche. Pour n’ importe quelle fille de la planète, et ça il ne le comprend pas encore, un boulanger névrosé et désespéré est un meilleur parti. Un banquier suffisant mais conventionnel le serait pour une autre majorité. Lui, « il n’ a que l’ amour ». « L’ encre de ses yeux ». Il n’ a qu’ une sensation de la nature, des repères plus universels et naturels que sociaux. Et des valeurs qui n’ ont au fond aucune valeur marchande. Il a beau être intelligent, gentil, génial, attentionné, sensible, original, dans des proportions qui le rendent extraordinaire, il a moins de valeur « sécuritaire » dans la société qui – il aurait du le prévoir en effet – l’ avait déjà rejeté, privé de crédit. Et les gens ne sacrifient pas leur sécurité. Sûrement pas pour le simple fait de vivre cette « cellule humaine ». En effet elle est partout, avec de multiples variantes, il n’ est pas le seul à pouvoir le représenter. Et une fille, peu importe ses qualités, belle, vive, intelligente, charmante, artiste etc… trouvera toujours plus facilement à les faire valoir que le représentant séculaire et biologique de la sécurité familiale, du pouvoir, aujourd’ hui presqu’ entièrement financier. Ce n’ est pas une histoire qui se finit. C’ est L’ histoire. L’ Histoire de lui. L’ individu. Sa porte de sortie se dérobe. Que lui reste-t’ il? Il se reconstruit néanmoins, et cherche comme ses valeurs le lui demandent à se faire comprendre, raisonner, rationnaliser, et partager ça avec la personne aimée. C’ est du harcèlement. Tout son entourage, ses amis même finissent par trouver pesants ses calculs et recherches de compréhension par quelqu’ un d’ autre. Pesants, et névrotiques. On repense peu à peu à tous les films sur les serial killers et l’image qu’ on leur donne de gens bizarres. Pour tout le monde, il redevient un individu à l’ humanité douteuse, et on préfère le classer définitivement comme un « malade », un « fou ». Marginalisé, encore. Il est pourtant obligé de demander avis, conseil, de trouver un miroir à son histoire, pour savoir s’ il ne se trompe pas dans ses conclusions, pour vérifier sa propre santé mentale: la cellule humaine n’ existe pas. C’ était un mythe. L’ amour est une affaire sociale. Un rapprochement culturel impossible entre des cultures et repères sociologiques différents. Il est impossible pour les gens « inférieurs », qu’ ils soient rejetés pour leur pauvreté, leur apparence physique, leur différence psychologique, leur culture, un handicap quelconque, d’ évoquer autre sentiment qu’ une vague « pitié », « condescendance » même. C’ est une vérité qui l’ a percuté de plein fouet. Une autre, après toutes ces années. Il comprend que sa situation et sa reconnaissance sociale, malgré tout ce temps à se battre pour cet espoir, à faire profil bas, tiennent encore à une simple apparence, qu’ il ne maîtrise pas. Qu’ il ne peut pas maîtriser sans mentir, sans oublier cette part de pureté qu’ est l’ espoir de l’ amour, la possibilité d’ être honnête, soi, et intégré dans une cellule humaine, reconnu. La vie sociale est un mensonge, en tout cas dans les modèles courants et « encouragés », on pourrait presque en arriver à cette conclusion « choc », la vie sociale est une fiction, et on est tous condamnés à rester des personnages fictifs de ce point de vue. A qui l’ expliquer? Quel réconfort obtenir, de qui? Qui accepterait de partager un point de vue tragiquement marginalisant? Qui accepterait de prendre une pensée, un mode de vie au fond « criminel », car hors conventions, et surtout désignant l’ arnaque humaine d’ un certain nombre de ces conventions, pour partager la vérité de quelqu’ un condamné à être isolé?

       Cette petite histoire peut aisément se transférer à tout autre thème de prise de conscience des failles d’ un système, de n’ importe quel système, prise de conscience d’ une actualité politique par exemple, pensons pour le poids éthique plus que récent à l’ Allemagne des années 30 à 40. Pensons peut être aussi à notre société néo-libérale, aux guerres et tensions, aux « braquages » internationaux visant dores et déjà des matières premières énergétiques, aux trafics d’ influence et de mort, aux formatages identitaires, aux échecs scolaires, aux censures de l’ expression et de l’ information sur un outil qui restait le seul neutre et le premier vraiment universalisant, aux dégâts divers sur des plans aussi essentiels et décisifs que notre environnement naturel (oui, on vit dans la nature, sur la planète Terre, dans la voie lactée, on est des mammifères, pas des citadins…). Une vérité qui dérange était le titre d’ un film d’ Al Gore sur le réchauffement climatique il y a bientôt 15 ans. Au fond ce thème malgré son importance primordiale sur la vie des espèces terrestres actuelles reste tout à fait périphérique par rapport aux conséquences de ce titre, ce paradoxe central. Je préfère parler d’ opinion confortable. Je ne connais personne qui se dérange.

 

Leave a Reply

Outils Services Compteurs Générateurs Codes-sources... gratuits pour vos sites